Q & A for Culture
Welcome to a new feature on L.A. where we ask Artists, Writers and Musicians 20 Questions and they give us their answers.
A unique and concise insight into hopes, methodology and thoughts of people we admire and / or aspire to from our region and internationally.
Thank you to all who have participated, we really appreciate your time and thoughts.
Mary-Ann Beall - Artist
Mary-Ann Beall lives in Paris.
She is a mixed media artist who refuses to be tied down by conventional 'roles' expected of media and content.
She likes the idea of her work asking questions of the viewer, involving the viewer to participate in her work.
- Quand avez-vous réalisé que vous étiez un artiste?
Dernière d’une fratrie de sept, j’ai grandi au sein d’une famille d’artistes (mère et sœurs). Avoir des dispositions artistiques était donc dans la « norme ». Le jour ou j’ai quitté le cercle familial pour les USA, à l’âge de 18 ans, le regard des autres m’a aidé à réaliser que j’avais un réel potentiel artistique. J’étais artiste, c’était évident pour les autres - j’en ai d’ailleurs fait mon métier à part entière dès l’âge de 23 ans - mais il m’a fallu le temps d’un travail analytique pour assumer pleinement la légitimité d’être une « artiste », dans ce qu’il implique pour soi et les autres. Révéler mon potentiel, sortir de ce riche mais complexe héritage familial et travailler sur ma singularité, ma propre langue.
2. Quel est votre premier souvenir de la création artistique?
J’ai des souvenirs diffus ( 4 ou 5 ans ) de peinture et de modelage dans l’atelier de céramique de ma mère. Mais le souvenir précis de la création artistique est plutôt celui du dessin, particulièrement à l’encre de chine et à la plume. Je me souviens à partir de 8 / 9 ans, d’éprouver un véritable plaisir à déployer de petits mondes très détaillés par ce médium, que je peuplais d’animaux et de personnages hybrides dans des paysages imaginaires et étranges. Je pouvais y passer des heures. J’ai aussi toujours été très habile de mes mains : je fabriquais toute sorte d’objets avec minutie – en forme de bijoux ou parures - en fils de fer, de cuivre, enrichis avec des perles, des plumes ... Cette approche-là, je la tiens de ma grand-mère et surtout de mon père qui m’a appris très tôt à manier ses outils pour les leurres qu’il fabriquait pour la pêche à la mouche. Je continue encore aujourd’hui à travailler avec ses outils.
3. Pouvez-vous nous décrire votre travail artistique ?
Je suis ce qu’il est convenu d’appeler une « plasticienne ». Depuis plusieurs années je travaille par séries avec différents supports et matériaux - bois, toile, papiers et aimants (magnets), fer, acier, chaux (whitewash), pigments - . Je recherche un contraste tactile et lumineux dans le choix des textures. Le caractère brut des matériaux perdure, mais je m’attache à les métamorphoser par mes interventions et mes assemblages. Il s’agit de technique mixte, mixité qui fait imploser les frontières rigides opposant l’aquarelle à l’huile, à la gravure, au tableau, à la sculpture et qui tend à « défamiliariser » la séparation figée entre l’œuvre, le mur et le spectateur. Ce qui m’intéresse particulièrement est de sortir du cadre formel du tableau : en travaillant ces différents supports et matériaux, je crée des oeuvres décadrées en 2 ou 3 dimensions ainsi que des installations. Et si mon médium de prédilection est la peinture - sur toile, bois, et papier - je travaille aussi en volume, notamment avec le papier (plié, froissé, déchiré, tissé, collé, assemblé … ) le bois découpé, assemblé, enduit, peint, gravé, gratté, ré-enduit … Quant au fil de fer et l’acier étiré, ils sont pour moi comme du dessin en mouvement dans l’espace.
4. Qui a influencé votre travail artistique ?
Il y a d’abord l’influence de ma mère pendant l’enfance. Elle avait - et a toujours avec ses petits enfants – la générosité de nous donner la possibilité de partager son atelier et de nous initier aux arts plastiques (céramique et émaillage, dessin et peinture). Je dois mentionner ma grand-mère couturière aussi qui m’a donné le gout du détail et m’a appris des techniques plutôt appliquées à la haute couture, qui me servent toujours.
Découvrir les fresques de Pompéi a été l’une des expériences esthétiques déterminantes dans mon parcours. Ce qui me touche : leurs effets de couches de temps presque lisibles à même la patine, la luminosité des pigments restée intacte, captive dans la chaux du mur, la rencontre rendue possible entre la densité de la paroi et la transparence de l’air. Cette émotion que me procure l’art de la fresque recoupe quelque chose de plus général : un état d’équilibre entre force et fragilité que j’ai toujours cherché à atteindre dans mes travaux.
Turner, Giacometti et Rothko m’ont beaucoup influencée par leurs oeuvres, mais aussi leurs écrits. Les Arts Premiers, les peintures rupestres sont une source d’inspiration ; le mouvement dada pour son extraordinaire liberté ; et Calder, bien sur, dont j’ai découvert l’œuvre quand j’étais aux USA où je suis restée 2 ans, en tant qu’étudiante libre ( special student). Les professeurs que j’ai eus à l’Université du Michigan (Ann Arbor), puis à San Francisco l’année suivante ont eux aussi eu une influence importante. J’y ai étudié le dessin, le modèle vivant, la sculpture sur métal et la bijouterie. Aucun diplôme à la clef si ce n’est celui de l’autonomie.
5. Comment vous motivez-vous si les temps sont durs dans votre pratique artistique ?
J’ai appris que l’incertitude et le doute, apprivoisés au fil du temps pour qu’ils ne me submergent pas, sont un formidable moteur pour la création. Durant ces périodes, j’échange avec mon mari, je lis des monographies et des écrits d’artistes, je vais voir des expositions et j’approfondis ma démarche seule dans mon atelier. Mais aussi je me promène et rêve, je range et nettoie l’atelier… Ces petites stratégies de déplacement me redonnent du jeu.
6. Comment gérez-vous le côté administratif et commercial d'être un artiste ?
Administrativement, je suis affiliée à la Maison des Artistes depuis 1989. Ce statut professionnel m’a permis de travailler pour des commandes publiques avec des architectes, des mairies et des institutions ainsi que pour une clientèle publique et privée (peintures murales, 1% artistique, mosaïque architecturale, graphisme, décors, sculptures, installations …).
J’adhère à une Association de Gestion Agrée pour l’aspect fiscal de mon activité d’artiste.
Pour l’aspect commercial j’ai un site web depuis 2005. Je crée les opportunités pour montrer mon travail lors d’expositions dans des galeries, musées, centres d’art, portes ouvertes d’atelier… De plus mon travail est visible sur internet : sites d’art contemporain comme artemedia, artistescontemporains.org, saatchi online … sur youtube où des vidéos de présentation de mon travail sont disponibles et je suis référencée sur artprice.com.
7. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille sur plusieurs projets. Deux projets à court terme me tiennent particulièrement à cœur.
Le collectif TMTTR ( Take Me To The River) m’invite à participer pour la 2ème fois, à une exposition collective d’environ quinze artistes du monde entier, qui aura lieu dans le cadre du WWC (World Water Council ou Forum sur l’Eau). Le Musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence soutient ce projet, et accueillera l’exposition en mars 2012 - le vernissage s’y tiendra le 16 mars - et un catalogue sera édité. TMTTR propose aussi dans le cadre de l’exposition un programme de médiation (outreach program) avec une association de femmes sur le thème « l’importance de l’eau ». Ma proposition pour cette exposition est un ensemble d’œuvres sur papiers marouflés sur bois , qui s’appelle « Ravage ». Ravage au sens français et anglais : ravage, ravissement, rapt, rapture, ravishment .
L’autre projet important est une exposition personnelle à la médiathèque de Biarritz en avril 2012. J’ai proposé « La poétique du Vent, l’omniprésence du vent comme fil conducteur ». En lien avec le fond de la Médiathèque, ma proposition sera de mettre en dialectique des œuvres - que je vais créer spécifiquement pour le lieu - avec des poésies, des chants, des musiques, des textes … autour du vent. Ce projet est soutenu financièrement par la Médiathèque et la Ville de Biarritz.
8. Où vous voyez-vous dans 10 ans
Dans un grand atelier lumineux, donnant sur un grand jardin. Et aussi à l’étranger comme artiste nomade : j’aimerais beaucoup avoir la liberté de voyager avec un matériel de production artistique léger qui me permette de créer in situ, tout en découvrant de nouveaux lieux et de nouvelles personnes, d’autres cultures.
9. Est-ce que vous avez d'autres intérêts hors de l’art ?
La famille que j’ai fondée mais aussi les amis et le partage ; l’altérité et les belles rencontres qui en découlent ; le chant, la musique, la lecture, la nature, les voyages … J’ai beaucoup d’intérêt pour ce que je ne comprends pas encore, ce que je ne connais pas : ça me tient en éveil.
10. Si vous n'étiez pas artiste que feriez-vous ?
J’aurais assez aimé être anthropologue, ethnologue ou archéologue … Ce qui touche à l’histoire de l’humanité me passionne. J’aurais aussi pu être menuisier ou cuisinière. En fait ces métiers là, je les abordent constamment dans ma pratique artistique. Par exemple, grâce à ma formation aux techniques picturales anciennes (fresque, chaux, peinture) j’utilise des recettes composées d’ingrédients que chaque cuisine possède (vinaigre, fromage blanc maigre, œuf, farine … ). Chimiquement parlant, la peinture et la cuisine ont de nombreux points communs, que la société de consommation tend à faire oublier. Cette formation m’a permis de comprendre le processus pictural, avec la liberté d’expérimenter et d’inventer mes propres techniques.
11. Comment structurez-vous votre journée ?
De manière générale, le matin je consacre le temps nécessaire à l’aspect administratif et communication ; si besoin, je me documente puis je descends dans mon atelier, où je travaille jusqu’au déjeuner. L’après-midi je retourne travailler à l’atelier jusqu’au soir. Il arrive que l’aspect administratif ou communication devienne prioritaire, notamment au moment des bilans ou avant une exposition qu’il faut « médiatiser ». L’aspect création reste prioritaire et il m’est difficile de lâcher le travail en cours ; en période de préparation d’une exposition je ne suis là pour personne et je suis capable de travailler même la nuit. J’ai la chance d’avoir un mari extrêmement patient et compréhensif dans ces périodes intenses.
12. Avez-vous eu des expériences inhabituelles pendant votre carrière en tant qu'artiste?
Beaucoup. Trop pour les citer toutes… Mais à y réfléchir de plus près ces expériences parmi les plus marquantes ont eu un réel impact sur ma vie d’artiste :
1983 : La ville d’Anglet (Pays Basque) lance un appel d’offre pour le 1% artistique auquel je participe. Mon projet est voté à l’unanimité : c’est ma première commande officielle.
Fin 1984, un couple d’américains, amis de mon père, m’invite en Floride pour réaliser des peintures murales dans leur maison. Après 3 mois, riche de cette expérience et de retour au Pays Basque, je m’installe à Paris où j’y ai fondé ma famille.
1989 Je suis acceptée à la Maison des Artistes : à l’époque il fallait déposer un dossier artistique avec les preuves de revenus artistiques suffisants pour les 3 années antérieures. Cette année là, enceinte de mon fils, j’étais infatigable !
1998 : Tone, (prononcer Toni), la jeune fille au pair norvégienne au moment de ma naissance, reprend contact avec mes parents dans le but de me rencontrer. Elle m’écrit une longue lettre à laquelle je ne réponds pas tout de suite, troublée et intimidée par ce passé-présent qui s’emmêle – s’en mêle.
1999 Le décès de mon père, intervient au moment où je réalise des mosaïques chez Pascal Obispo. Un mois après, un architecte me recontacte pour me proposer de créer une œuvre dans un hall d’accueil. Pensant à mon père et à la vie qui passe, je propose des sculptures mobiles, ce que je souhaitais créer depuis quelque temps mais que je remettais à plus tard.
2000 Je participe en équipe, à l’appel d’offre pour la restitution de la Grotte Chauvet. Je suis en charge de la peinture d’ensemble et des peintures rupestres de la maquette. Notre projet est voté à l’aveugle et à l’unanimité.
2000 Tone vient à Paris pour me rencontrer. J’apprends que pendant les 9 mois où elle est restée dans ma famille, elle s’est occupée de moi nuit et jour, en me parlant en norvégien, raison pour laquelle elle a eu envie de reprendre contact avec moi et de savoir ce qu’étais devenu « son bébé ». (Après ma naissance, ma mère avait failli mourir des suites de l’accouchement, et avait mis plusieurs mois à s’en remettre). Cette rencontre déclenche ma recherche picturale personnelle.
2000 Voyage à Pompéi avec mon mari. C’est encore plus beau que ce que j’imaginais et ne connaissais que par les livres. Pendant trois jours face à la beauté des fresques, et submergée par l’émotion, je pleure.
2000 Je me forme à la technique de la fresque et aux techniques anciennes, avec un fresquiste de Dijon.
2001 Pour clarifier mon rapport à la mère et à Tone, mon interim-mère, j’engage une psychanalyse qui durera 8 ans. J’y affronterai ma difficulté à m’exposer, donc à exposer, ma timidité et manque de confiance. Ce travail m’a donné la liberté de me ressentir légitime en tant qu’artiste.
13. Si vous pouvez créer n'importe où dans le monde, où cela serait-il ?
Amérique du Sud, Espagne, Italie, Écosse ? Nous verrons bien
14. Gagnez-vous actuellement votre vie en tant qu'artiste ?
J’ai toujours gagné ma vie en tant qu’artiste, avec des hauts et des bas. Cependant avec la crise, c’est plutôt difficile et comme pour bien d’autres … « Bienvenue au Club »
15. Êtes-vous motivé par l'organisation d'expositions ?
Très motivée : je trouve ça très stimulant. J’aime particulièrement investir un lieu avec une scénographie des œuvres qui donne aux visiteurs un espace à traverser et expérimenter de manière sensible. Je cherche toujours à impliquer le visiteur et l’engager corporellement dans l’oeuvre.
16. Que conseilleriez-vous à quelqu'un qui commence une carrière artistique ?
C’est un choix difficile, entier et sans compromis, avec une motivation de tous les instants, non seulement pour créer mais aussi pour faire reconnaître son travail. Travail, désir et passion … Tenir son fil. Accepter de déplaire : être avant tout sincère avec soi-même, envers et contre tous. Persévérer, s’accrocher, rendre visible son travail, multiplier les occasions de rencontres avec ses pairs et les acteurs du milieu de l’art …
17. Est-ce que votre famille a encouragé votre créativité ?
Oui et non. Il est évident que le milieu artistique dans lequel j’ai grandi a eu une forte influence. Mais c’est aussi difficile d’être la fille de … ou la sœur de …
C’était normal d’être « douée » dans cette famille là, au même titre que les autres frères et sœurs !
J’ai été encouragée par mon mari dès notre rencontre en 1985, par des amis proches, d’autres artistes et mes clients. C’est grâce au chemin parcouru et reconnu à l’extérieur, que ma famille d’origine m’encourage et me soutient aujourd’hui.
18. Est-ce que vous travaillez dans votre atelier tous les jours ?
oui sauf exception : vacances, projets extérieurs, maladie … Je travaille fréquemment 7 jours sur 7.
19. Travaillez-vous sur plusieurs pièces à la fois ?
Oui. Mon atelier est petit, mais j’aime travailler par séries et par phases de travail. Je laisse des séries inachevées, les laisse reposer quelque jours, semaines, mois, voire années … Le temps nécessaire pour les aborder avec un regard neuf.
